Analyse économique·Concepts clés·Réflexion

La place des majors dans l’industrie du disque

Entre convergence et dématérialisation, chaque filière culturelle (disque, télévision, cinéma, jeux-vidéos) réagit selon ses caractéristiques de marché, ses modes de consommation et la particularité de ses œuvres (Chantepie et Le Diberder, 2005, p22).

La structure type du marché musical est celle d’un oligopole à frange concurrentielle qui se caractérise par un faible nombre d’entreprises (les majors) qui assure une large part des ventes et des stratégies de promotion, et à coté d’elles coexistent des labels indépendants assurant la détection des talents émergents (Benhamou, 2011). Ces majors sont au nombre de trois aujourd’hui et détiennent plus de 70% des parts du catalogue musical mondial : Universal Music Group, Sony Music Entertainment et Warner Music Group. Elles disposent de deux avantages clés leur conférant un pouvoir de marché considérable : d’une part elles contrôlent les réseaux de distribution des supports CD et détiennent une large part du catalogue artistique mondial ; et d’autres parts leurs expertises en marketing et techniques commerciales leur assurent un quasi-monopole sur les moyens de promotions. La configuration en oligopole est largement critiquée pour les possibilités d’ententes restrictives sur les prix et les conditions d’entrée sur le marché (Ulgen, 2003, p180). Les majors contrôlent l’accès au marché en amont par leur fonction de production et en aval par la distribution et la concentration des droits.

La théorie de la longue traîne développée par Chris Anderson apporte un éclairage supplémentaire sur les implications de cette concentration. La longue traîne est une loi statistique décrivant un état du marché de la consommation de musique où, malgré une offre étendue comme c’est le cas sur Internet, seuls quelques produits phares, en l’occurrence généralement issus du star-system, sont mis en avant. La longue traîne désigne alors les 99% d’artistes qui demeurent invisibles pour le consommateur (Anderson, 2007).

Cependant, cette théorie peut aussi être utilisée dans le sens inverse en supposant une égalisation de la consommation de musique sur des niches. Les produits qui sont l’objet d’une faible demande, ou qui n’ont qu’un faible volume de vente, peuvent collectivement représenter une part de marché égale ou supérieure à celle des best-sellers, si les canaux de distribution peuvent proposer assez de choix, et créer la liaison permettant de les découvrir. Ainsi l’offre augmente et la traine s’allonge n’étant plus limitée comme auparavant sous les contraintes matérielles de stockage et de distribution. Mais dans les faits, Internet ne fait que renforcer cette tendance de concentration. Selon une étude du Cabinet Midia Consulting sur la répartition des revenus entre les artistes, le top 1% concentre à lui seul 77% des revenus générés par les artistes à travers le monde (Mulligan, 2014, p9). Cette tendance, explique l’étude, relève d’une « tyrannie du choix » compte tenue de l’offre de services comme de contenus trop abondants sur le réseau. Nous sommes loin de la Loi de Pareto des 80/20 selon laquelle 80% des ventes se feraient sur 20% des produits proposés.

Vincent Carry, directeur du label Arty Farty l’avoue lui-même. Invité par le label Nymphony Records pour une conférence à Grenoble Ecole de Management en février 2014, il précisait au sujet de ces grandes enseignes: « on ne peut pas être en compétition sur le plan économique, et derrière économique, on entend cachet des artistes ». Ces enseignes ce sont des grandes marques de bières qui sponsorisent d’énormes festivals en Espagne. C’est aussi la compagnie Live Entertainment Nation, leader mondial du live qui organise un concert dans le monde toutes les 20 minutes et rassemble dans son catalogue des artistes aussi célèbres que Jay-Z, Shakira, Madonna, Pharrel Williams, U2, etc…

Il ne faudrait pas surestimer le pouvoir de marché de l’industrie musicale. La crise du disque n’était que le signe avant coureur d’une série de contrecoups portés aux majors qui ne sont plus seules désormais sur le marché de la musique et doivent établir de nouvelles stratégies face aux acteurs du numérique et aux plateformes de streaming.

Nymphony Rec. Invite Nuits Sonores, 28 février 2014, Grenoble Ecole de Management, Conférence organisée dans la cadre de la Semaine des Arts de l’établissement. L’enregistrement intégral est disponible sur le compte Soundcloud du label grenoblois https://soundcloud.com/wearenymphonyrecords/conf-rence-nuits-sonores-avec

ANDERSON C. (2007), La longue traîne : la nouvelle économie est là !, Paris, Pearson, 280p.

BENHAMOU F. (2011), L’économie de la culture, Paris, La Découverte (7e ed.), 119 p.

MULLIGAN M. (2014), « The Death oh the Long Tail. The Superstar Music Economy », Midia Consulting, 20p. Voir sur http://www.promus.dk/files/MIDiA_Consulting_-_The_Death_of_the_Long_Tail.pdf

CHANTEPIE P., LE DIBERDER A. (2005), Révolution numérique et industries culturelles, Coll. Repères, éd. La Découverte, 2005, 122 p., p. 22

ULGEN F. (2003), Théories de la firme et stratégies anticoncurrentielles : Firme et Marché, L’Harmattan, 334p

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