Analyse économique·Concepts clés·Réflexion

Industries culturelles et créatives : deux concepts distincts

Quelles différences entre Industries culturelles et Industries créatives ? La Commission Européenne opère une distinction entre les organisations relevant de la « culture », et celles relevant de la « créativité ».

Les industries culturelles produisent et diffusent des biens ou des services considérés au moment de leur conception comme possédant une qualité, un usage ou une finalité spécifique qui incarne ou véhicule des expressions culturelles, indépendamment de la valeur commerciale de ces biens ou ces services. Outre les secteurs traditionnels des arts, sont incluent également les livres et la presse, la musique, la télévision et la radio, les films, les DVD et les vidéos, les jeux vidéo et les nouveaux médias.

Les industries créatives quant à elles utilisent la culture comme intrant et possèdent une dimension culturelle bien que leurs productions soient essentiellement fonctionnelles. Elles incluent l’architecture et le design, lesquels intègrent des éléments créatifs dans des processus plus larges, ainsi que des sous-secteurs comme la conception graphique, la création de mode ou la publicité (Commission Européenne, 2010 ; Evrard et Busson, 2015).

En France, l’extension du champ culturel correspond au passage d’un mouvement de démocratisation de la culture à une démocratie culturelle (Urfalino, 2004). L’économie de la culture s’est progressivement déployée de l’art (littérature, arts de la scène, arts plastiques) vers les institutions et industries culturelles (patrimoine [archives, bibliothèques, musées, monuments], cinéma, édition littéraire et musicale, télévision, jeux vidéos) jusqu’aux industries dites connexes (publicité, architecture, mode, design). Cet ensemble forme les Industries Culturelles et Créatives (ICC) (Throsby, 2001 ; Bouquillion, 2012). 

Mais la notion d’ICC ne semble pas faire consensus. Les premières définitions des industries créatives, comme de l’économie créative, sont surtout statistiques, c’est à dire que des listes d’activités sont d’abord assemblées dans le but de mesurer leur poids économique (Bouquillion et al., 2013).

Le périmètre des Industries Culturelles et Créatives

capture-decran-2017-01-14-01-06-28Cette distinction entre les différentes activités qui constituent les ICC est essentielle car Art, Culture et Créativité englobent des enjeux pluriels qu’il convient de préciser. Pour les arts, la position de l’artiste est centrale et la création tend à prendre le pas sur l’organisation elle-même ce qui influe sur les modes de management et les modèles économiques, étant données les spécificités des biens et services culturels (finalité propre indépendante de la valeur commerciale de l’œuvre). Nous vivons à l’époque de « l’artiste créateur-dieu libre » qui fonctionne sur une « image charismatique » où la valeur symbolique de l’artiste est supérieure à la valeur symbolique de l’œuvre. A l’instar du spectacle vivant où ce capital symbolique est réinvesti non pas dans un capital économique, mais dans un autre capital symbolique qu’est la notoriété de l’artiste (Moulin, 1983). Un lieu peut aussi acquérir suffisamment de notoriété pour devenir emblématique jusqu’à devenir lui-même vecteur de notoriété pour les artistes qu’il accueille (c’est le cas de l’Olympia à Paris). 

A l’inverse, les Industries Culturelles et Créatives sont rattachées à l’économie des arts et de la culture sous l’angle de leurs processus économiques et de leurs dimensions organisationnelles (Benhamou, 2002 ; Bouquillion, 2008 ; Chantepie et Le Diberdier, 2005 ; Hesmondhalgh, 2007 ; Miège, 1997 et 2000). L’input de ces industries serait alors la création, l’output une propriété intellectuelle. La notion de créativité dépasse celle de la performance artistique et du contenu lui-même. Elle se destine à alimenter des supports : réseaux haut débit, ordinateurs, matériel électronique de consommation, image de marque, etc.

Le leadership des industries culturelles et créatives françaises

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Panorama des industries culturelles et créatives, EY, 2013

Il y a donc d’un côté les biens et services culturels renfermant une finalité propre. Lorsqu’on assiste à un concert c’est d’abord pour entendre de la musique jouée en live, ensuite pour des motivations d’ordres sociales relevant de la sortie elle-même (fonction d’intégration ou de différentiation sociale du concert). Et de l’autre, on trouve les biens et services dits créatifs qui utilise la dimension culturelle pour mettre en valeur une finalité commerciale , image de marque, etc.

Comment dès lors définir le champ de la culture ?

Il existe un cadre commun au niveau européen, inséré dans le cadre international pour les statistiques culturelles défini par l’UNESCO et regroupant une soixantaine d’activités au croisement de 10 domaines (patrimoine artistique et monumental, archives, bibliothèques, livre et presse, arts plastiques, architecture, arts du spectacle, audiovisuel/multimédia, création publicitaire, artisanat d’art) et 6 fonctions (conservation, création, production, diffusion, commerce, formation). Depuis 1997, Eurostat, l’Office statistique de l’Union européenne, a initié plusieurs travaux sur les statistiques culturelles dans lesquels le ministère de la Culture et de la Communication (Département des études, de la prospective et des statistiques, DEPS) s’est fortement impliqué, aboutissant à la réalisation du premier ouvrage sur les statistiques culturelles européennes en 2007 (Deroin, 2011).

Champ européen de la culture, dix domaines et six fonctions

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Source : DEPS, Ministère de la Culture et de la Communication, 2011

En France le rapport de l’Inspection générale des finances et l’Inspection générale de l’action culturelle sur l’apport de la culture à l’économie en France daté de Décembre 2015[1] participe à cette dynamique de valorisation économique. Le périmètre culturel défini par le rapport cumulait en 2011 une valeur ajoutée de 57,8 Md€, soit 3,2 % de la somme des valeurs ajoutées de l’économie française, ce chiffre représentant l’évaluation la plus proche de ce que l’on pourrait appeler le « PIB culturel ». C’est, en valeur ajoutée, l’équivalent du secteur de l’agriculture et des industries alimentaires (60,4 Md€), deux fois les télécommunications (25,5 Md€), quatre fois l’industrie chimique (14,8 Md€) ou l’assurance (15,5 Md€), sept fois l’industrie automobile (8,6 Md€). Le rapport s’attarde aussi sur l’impact de l’intervention publique dans le secteur culturel et les corrélations pouvant exister entre développement culturel et développement économique d’un territoire.

Une définition du champ culturel entre mise en marché et politisation

Ce mouvement d’économisation de la culture et son appréhension statistique se comprend dans une double logique. D’une part l’évaluation croissante des politiques publiques nécessite des indicateurs rationnels et reproductibles. D’autres parts le développement d’un cadre économique et juridique fiable est propice au développement et à la promotion des industries culturelles et créatives (Benhamou et Chantepie, 2016). La politique culturelle envisage la culture comme un « investissement », un « levier de croissance » à l’origine d’un « avantage comparatif » pour un territoire ou un pays (Poirson, 2010 et 2013).

Ce discours politique doit être analysé pour ce qu’il est vraiment. La valorisation du poids économique de la culture permet d’évaluer le développement de l’attractivité des territoires (Landry 2001 ; Li et Li, 2011 ; Musterd et Murie, 2010 ; Musterd et Kovacs, 2013), et légitime de fait la dépense publique des collectivités dans des stratégies territoriales fondées sur la culture (Scott, 2006a, b). Parallèlement, l’actuelle vague de rationalisation budgétaire dans la culture issue d’un retrait de l’État renforce le contrôle des partenaires institutionnels tant dans l’allocation des subventions que  dans l’utilisation qui est faite de l’argent public.

Le total des concours financiers de l’État (y compris des crédits du ministère de la Culture et de la Communication) est estimé en 2012 à 13,9 milliards d’euros[2]. Ces dépenses se répartissent principalement entre l’audiovisuel (5 Mds €), le patrimoine (1 Md €) et la presse (0,8 Md €). Ce budget inclut également 2,1 milliards d’euros de soutien à l’éducation artistique et culturelle à l’école. À ce soutien de l’État s’ajoute l’intervention des différents échelons des collectivités territoriales, estimée en 2012 à 7,5 milliards d’euros. Ces dépenses ont été dynamiques, en augmentation de 7,8% entre 2010 et 2012, mais ont vu une forte régression en 2013 et 2014. Une logique renforcée aujourd’hui du fait de la baisse des dotations de l’État aux collectivités territoriales.

 

La perspective est d’autant plus intéressante que le prisme économique qui tend à dominer les discours et les actes dans la sphère culturel se justifie par cette vague d’optimisme pour les industries culturelles et créatives, secteur à fort potentiel de croissance et facteur d’attractivité pour les territoires. Pourtant en focalisant l’attention sur la créativité, on réduit la performance de la culture à des activités périphériques. Cette distinction peut sembler anodine, et pourtant mérite d’être posée car l’appellation ICC mobilise l’essentiel de l’actualité de l’économie des arts et de la culture aujourd’hui, dans sa dimension optimiste tout du moins, et si on exclut les difficultés de certains modèles économiques bouleversés par le numérique, l’industrie du disque en tête (voir sur ce dernier point Curien et Moreau, 2006).

[1] Rapport « L’apport de la culture à l’économie en France », KANCEL S., ITTY J., WEILL M., DURIEUX B., Inspection générale des finances, Inspection générale de l’action culturelle, Décembre 2015, 390p.

[2] L’apport de la culture à l’économie en France, Décembre 2013, Rapport IGF – IGAC

BENHAMOU F. (2002), L’économie du star-system, Paris, Odile Jacob, 367p.

BENHAMOU F., CHANTEPIE P. (2016), « Culture et économie : chiffres et cryptes », Bulletin des bibliothèques de France (BBF), n° 8, p. 8-18.

BOUQUILLION Ph. (2008), Les industries de la culture et de la communication. Les stratégies du capitalisme, Grenoble, PUG, 312p.

BOUQUILLON P. (dir.) (2012), Creative economy. Creative industries, Des notions à traduire, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 290p.

BOUQUILLON P., MIÈGE B et MOEGLIN P. (2013), L’industrialisation des biens symboliques. Les industries créatives au regard des industries culturelles, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, p24

CHANTEPIE P., LE DIBERDER A. (2005), Révolution numérique et industries culturelles, Coll. Repères, éd. La Découverte, 2005, 122 p., p. 22

COMMISSION EUROPENNE (2010), Livre Vert, Libérer le potentiel des industries culturelles et créatives, COM 183/3

CURIEN N., MOREAU F. (2006), L’industrie du disque, Paris, La Découverte, « Repères », 2006, 128p.

DEROIN V. (2011), Conceptualisation statistique du champ de la culture, DEPS, Paris, Décembre 2011-3, 12p.

EVRARD Y., BUSSON A., (coord.) (2015), Management des industries culturelles et créatives, Vuibert, Paris, 287p.

HESMONDHALGH D. (2007), The Cultural Industries, London, Sage, 346p.

LANDRY C. (2001), The Creative City, Londres, Earthscan / Comedia

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MOULIN R. (1983), « De l’artisan au professionnel : l’artiste », Sociologie du travail, 4-83, p. 388-403

POIRSON M. (2010) : « L’héritage de Malraux dans l’orientation actuelle des politiques culturelles : Culture pour chacun, entre captation, détournement et ambivalences », Cités, n°54 : « La culture, après Malraux », p. 130-148

POIRSON M. (2013) a : « La politique culturelle est-elle soluble dans le néolibéralisme ? (2007-2012) », Théâtre/Public, n°207, « Théâtre et néolibéralisme », p. 15-22

LI S., LI X. (2011), « The role of cultural creative industry in the process of the city development: the case of Jingdezhen” in Studies in Sociology of Science, vol.2, n°2, p.74-88

MUSTERD S., MURIE A. (eds) (2010) Making Competitive Cities: Pathways, Actors and Policies.. Chichester: Wiley & Sons.

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THROSBY D. (2001), Economics and Culture, Cambridge, Cambridge University Press, 228p.

URFALINO P. (2004), L’invention de la politique culturelle, Paris, Hachette Littératures, 424p.

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